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Pérou #8 : Trujillo entre modernité et histoire

  • voiliershazzan
  • 24 oct. 2024
  • 7 min de lecture

Dernier yoyo péruvien, nous descendons à Trujillo dans la région La Libertad sur la côte pacifique, située à une altitude 34 pauvres petits mètres mais la 3ème ville du Pérou et un pôle économique majeur pour le nord du pays.


Après vous avoir présenté cette ville et établi un petit bilan de notre séjour péruvien, nous vous emmèneront découvrir les cultures Moche (prononcé Motché) et Chimù, l'occasion de :

  • emprunter le chemin que suivaient les sacrifiés à la Huaca de la Luna,

  • rencontrer la Dama de Cao, une dirigeante moche dont la découverte a bouleversé le regard sur le rôle politique des femmes dans les sociétés précolombiennes,

  • visiter la plus grande ville en adobe du monde qui, sur ses 20km2, a hébergé jusqu'à 100000 personnes (pour mémoire, l'adobe est constitué d'un mélange terre/argile malaxé avec des fibres végétales ou des coquillages qui est comprimé en forme de bloc avant d'être séché au soleil).


Trujillo, une ambiance très différente

Dès notre arrivée dans cette ville, nous ressentons un changement d'ambiance notable, ici les personnes ne portent pas le costume traditionnel et on sent que le rythme de vie s'apparente plus à celui d'une ville occidentale qu'à celui, davantage connecté à la nature et au cycle des saisons qui guide les habitants de l'altiplano. Dès le premier jour, nous assistons à une manifestation dans la ville sous la surveillance de la police et la tension est palpable. Même si la ville est comme un oasis au milieu d'une zone désertique, même si son centre colonial avec ses balcons en bois, ses jolies demeures et ses grilles travaillées a beaucoup de charme, c'est avec Lima, la seule région, où nous nous sommes sentis moins sereins en terme de sécurité même si au final tout s'est très bien passé.



Pendant ce séjour péruvien, nous avons vraiment eu le sentiment de découvrir deux pays. Le premier est celui de la cordillère et de l'altiplano où la culture ancestrale est encore bien vivante comme en atteste les costumes traditionnels portés au quotidien, la forte utilisation de la langue quecha mais aussi les fêtes et les habitudes de vie encore emprunts des civilisations passées. Le second, beaucoup plus petit en surface mais beaucoup plus industrialisé et donc riche (en argent !) se situe sur une partie de la bande côtière : ici pas de dame en grandes jupes et chapeau melon qui vous propose les produits qu'elle a elle-même récoltés posés à même le trottoir sur un tissu coloré !


Sur le moment, nous avons immédiatement fait le lien entre le développement industriel et l'éloignement de la culture ancestrale, mais il faut toujours se garder des raccourcis faciles car de fait la carte de la pauvreté est plus nuancée et le taux de pauvreté est plus élevé à Trujillo qu'à Cusco !



Ce qui nous restera du Pérou, c'est que, malgré des difficultés économiques et sociales, les Péruviens constituent un peuple vivant, résilient mais sûrement pas résigné. Dans tout le pays, cordillère, altiplano ou bande côtière, ils n'hésitent pas à manifester, à bloquer, à se rebeller pour que la vie soit meilleure pour le peuple et que leurs droits soient respectés. C'est aussi un pays qui possède un patrimoine culturel et historique vraiment impressionnant, bien au delà des lieux les plus connus comme le Machu-Pichu, le nombre de sites archéologiques signalés juste par un petit panneau mais non explorés est complètement fou.



Resituons les différents peuples précolombiens

Avant de continuer notre visite de Trujillo, je vous propose un petit récap des principales civilisations précolombiennes du Pérou avec mise en perspective de ce qui se passait à la même époque en Europe.



Les Huacas du peuple Moche

Des pyramides tronquées empilées comme des poupées russes...

...voilà ce que sont les Huacas construites par le peuple Moche près de Trujillo.


La construction de la Huaca de la Luna que nous avons visité, aurait débuté en 100 après JC et se serait achevée 600 ans plus tard au travers de 5 phases, chaque phase de construction visant à totalement recouvrir la précédente dans le but de régénérer le pouvoir des prêtres qui y officiaient...




L'avantage de ce procédé est que les murs les plus anciens, protégés par ceux construits par dessus, ont conservé leurs couleurs d'origine, des couleurs issues de substances minérales telles que la limonite (jaune), l'hématite (rouge), l'argile (blanc) et le charbon de bois (noir).


Chaque famille Moche devait fournir un certain nombre de briques en adobe et les signes gravés que vous pouvez voir sur les briques sur la photo au-dessus sont le symbole de la famille qui en a fait don.


La Huaca de la Luna : sacrifices et érotisme

La Huaca de la Luna avait une vocation religieuse et s'y déroulaient des sacrifices animaux et humains. Des guerriers se battaient équipe contre équipe, les perdants empruntaient la rampe menant de la place centrale où avait lieu le sacrifice. Une petite décoction de poudre de cactus de San Pedro pour les étourdir (encore cette poudre de San Pedro, comme à Chavin !), un coup sur la tête et le prêtre pouvait recueillir leur sang dans une coupe : le buvait-il ou le versait-il sur le sol, on l'ignore mais ce que l'on sait c'est que l'objectif était de favoriser la fertilité.


Le thème de la fertilité est au cœur de cette culture comme en attestent les représentations érotiques sur les différentes poteries et objets retrouvés dans les tombes dissimulés dans la Huaca. Ne pensez-vous pas que la sorte de gourde Moche que vous voyez sur la photo est évocatrice ?


Promesses non tenues : même causes, même effets

 Il faut savoir que le nombre de sacrifices était d'autant plus important que la période était difficile. Mais, lors de la survenue de crues catastrophiques (en lien avec le phénomène météo El Niño) conjuguées à des tremblements de terre, l'augmentation des sacrifices n'a en rien amélioré la situation, alors le peuple a commencé à douter du pouvoir de ses dirigeants et des sacerdotes... Les rites et les sites se sont transformés et est venu le temps d'autres peuples qui aboutiront aux Chimù...


Et oui, quand les promesses ne sont pas tenues, que le peuple souffre et perd confiance, le pouvoir en place vacille et arrive le chaos politique... Toute ressemblance avec une situation en cours en France en 2025, serait totalement fortuite... ou pas, car comme le disait déjà il y a bien longtemps, Thucydide (-460/-395) "L'histoire est un perpétuel recommencement" (Notons tout de même que certaines citations de ce Thucydide ne sont pas toutes à prendre au sérieux, je vous laisse vérifier par vous-même !)



La Huaca del Sol, cette inconnue

Une zone urbaine s'étendait entre les 2 Huacas - Photo prise depuis la Huaca del Sol
Une zone urbaine s'étendait entre les 2 Huacas - Photo prise depuis la Huaca del Sol

A proximité de La Huaca de la Luna que nous avons visité, on voit la Huaca del Sol, un site qui était probablement un centre politico-administratif. Le lieu n'a à ce jour pas été exploré, on ignore donc tout ce qu'elle cache en son sein. Toutefois, elle reste surveillée pour éviter d'éventuelles pillages et dégradations.


Entre les deux pyramides s'étendait une zone urbaine.




Le dieu Ai Apaec
Le dieu Ai Apaec

En fait, les noms de ces 2 huacas (de la Lune et du Soleil), ne sont pas ceux que ces édifices portaient du temps de leur splendeur.



Il semble que les Moches ne vénéraient ni l'un, ni l'autre mais plutôt le dieu Ai Apaec représenté avec une bouche de félin grimaçante et des cheveux qui rappellent les vagues de la mer...



La Dama de Cao : une autre vision des Moche

Alors cette dame, ce n'est pas n'importe qui... car sa momie, retrouvée en 2005, a changé la vision de nos contemporains sur les civilisations pré-incas. Eh oui, jusqu'à cette découverte, on pensait que tous les dirigeants de ces peuples étaient des hommes, mais l'organisation de la sépulture de la Dame de Cao, les objets trouvés autour d'elle ainsi que les tatouages sur ses mains, pieds et visage attestent qu'elle exerçait un pouvoir politique de première importance.


Elle aurait vécu entre le 4ème et le 5ème siècle et serait morte en couche alors qu'elle n'avait qu'une vingtaine d'années. Des scientifiques ont modélisé son visage à partir de son squelette, un visage que l'on peut voir au musée attenant au site de El Brujo où elle repose encore...


Chan Chan, la plus grande ville en adobe du monde

Les Chimús (1000 -1470) descendent des Moches dont nous vous venons de parler et ils sont l'une des dernières civilisations avant l'émergence des Incas.

Ce peuple a construit une ville de 20 km2 en bord de mer où vécurent jusqu'à 100000 personnes. Site classé au patrimoine mondial de l'Unesco, c'est la plus grande ville en adobe des Amériques et même du monde depuis que la cité Arg-é Bam en Iran a été presque complétement détruite par un tremblement de terre en 2003.


La zone urbaine était composée de plusieurs types de structures :

  • 10 citadelles fortifiées (ciudadelas), dont la splendeur suggère qu'elles étaient sans doute les palais des rois Chimú. Elles étaient entourées de murs d'une dizaine de mètres avec une seule porte probablement pour mieux contrôler les entrées/sorties...

  • 4 centres religieux cérémoniels appelés aussi Huacas

  • Des espaces en U appelés audiencias, dont l'usage ne semble pas faire l'unanimité : conservation des offrandes, usage administratif, lieux de cérémonie plus confidentiels pour une certaine élite ???

  • Des constructions intermédiaires destinées aux aristocrates qui n'étaient pas de sang royal,

  • Des habitations et ateliers destinés aux classes moyennes,

  • Des logements exigus et contigus, destinés au peuple (barrios).


On peut donc imaginer une forte stratification sociale chez les Chimus car il apparaît que les classes sociales occupaient des zones et des bâtiments différents, propres à leur condition socio-économiques. Sur de nombreux murs, on trouve des références à la mer, rien d'étonnant, car on en est tellement proche, que l'on entend le déferlement de la longue houle caractéristique de l'océan Pacifique. On voit aussi des bas reliefs avec des poissons, des pélicans, des crabes, des tortues, des vagues stylisées...


A l'origine la ville était dotée d'un système d'irrigation mais les Incas, pour conquérir ce peuple, ont détruit tous les aqueducs... une stratégie payante car cela a signé la fin de cette civilisation.

Nous avons déambulé dans la seule citadelle visitable Nik'An... les 9 autres gardent encore leurs secrets et leurs splendeurs sous le sable et la caillasse... Au moins pendant ce temps, elles sont protégées des intempéries mais peut-être pas des pilleurs car le site est tellement vaste et les moyens disponibles tellement réduits dans un pays encore très pauvre, qu'assurer la préservation des sites est compliqué. Souvent, le choix est fait de ne pas entreprendre de fouilles, car préserver les trésors enfouis après les avoir mis à jour nécessiterait un budget que l'état n'a pas.


Alors, nous vous le disons, allez au Pérou, vous ne serez pas déçus et vous découvrirez un pays, une histoire, des cultures qui vont bien au delà de ce que nous a appris à l'école et en bonus, vous pourrez voir les statuettes Chimù qui ont inspiré Hergé pour son Tintin "L'oreille cassée" ! Et qu'on se le dise, les péruviens sont vraiment sympas ! J'insiste vraiment, ce peuple est accueillant, toujours prêt à vous donner un coup de main et à vous parler, sans tabou de leur pays !

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© 2021 Voilier Shazzan

Crédit photo : Equipage Shazzan, Machin Truc, Violaine Parcot,

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