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🇵🇦 Panama #2 : Les Kunas vus par notre équipière Violaine

voiliershazzan
8 août 2023
9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Chamans, pirates, molas et même Nike… À travers le regard de Violaine et une rencontre inattendue, nous vous emmenons à la découverte des Kunas des San Blas.



Carte du Panama situant l’archipel de San Blas, ou Kuna Yala, sur la côte caraïbe

Violaine a été notre équipière pendant plusieurs mois et c'est elle qui aujourd'hui nous parle du peuple Kuna, un peuple qui vit au Panama et que nous avons rencontré dans les îles San Blas. Nous publions son texte tel qu'elle l'a écrit à l'époque : un témoignage personnel, avec ses observations, ses ressentis et son regard sur cette rencontre. 


Si vous voulez en savoir plus, vous trouverez une mine d'infos sur ce blog :


Les Capitaines de Shazzan



Des chamans, des pirates et Nike – 03 août 2023

Je m'apprête à quitter le territoire kuna, les San Blas ou Kuna Yala, et j'ai envie de vous en parler un peu. Ceci n'est pas une thèse qui ferait suite à de longues recherches, seulement quelques éléments glanés ou observés et des ressentis. Pour le partage et peut-être l'inspiration... Un peu d'histoire, pour donner le la.  


Les Kunas sont des amérindiens originaires des montagnes de Colombie, où ils vivaient en harmonie avec la nature (pas toujours avec leurs voisins), selon leurs coutumes et croyances. Ils cultivaient la "terre-mère", avaient dans leurs communautés des chamans et femmes ou hommes-médecine et connaissaient le chant des oiseaux, des fleuves, des rivières et du vent. Leur langue s'écrivait en hiéroglyphes. Leur organisation était peut-être déjà matri-linéaire et matrilocale. (On en reparlera).

 


Un jour, sûrement très triste, des blancs sont arrivés sans être invités (je ne vous ai pas dit, eux ils sont couleur caramel, plutôt petits et souvent très beaux). C'était un jour du 16e siècle. De grands héros aventuriers, casqués, barbus et vraisemblablement peu souriants, venus civiliser les sauvages, ont commencé par leur demander de s'habiller (et si ça s'trouve ils n'ont pas dit s'il-vous-plaît).



Les femmes kunas à l'époque se peignaient entièrement le corps de motifs géométriques et de symboles colorés (les hommes, je ne sais pas).  Ensuite ils les ont virés de leurs montagnes, parce que, et pis c'est tout. C'est alors qu'ils ont créé leurs costumes en reproduisant les graphismes qui leur étaient propres, en une sorte de superposition de tissus. Ça s'appelle des molas, aujourd'hui encore utilisés pour leurs tenues, et proposés en artisanat local, comme des petits tableaux de coton.



  

Les blancs étaient espagnols. Conquistadors qu'on disait. Ils auraient pu être français. Ailleurs ils l'étaient. Habillés et déménagés d'office, encombrés d'une religion dont ils n'avaient pas besoin aussi, pour la route, ils se sont retrouvés sur l'archipel, côté Atlantique, et sur une partie de l'actuel territoire panaméen (à l'époque colombien). On a normalement tous une idée des violences et humiliations qu'ils ont eues à subir, en chapelets...

 

Au début du 18e, les Kunas des (370) îles ont réussi à mettre les Espagnols dehors, grâce à une alliance avec des pirates européens présents dans la région Caraïbes ! Une fois l'affaire rondement menée, ces derniers ont continué leur route (et leur "commerce"...) plus loin.

 

Le Panama en 1903 s'est trouvé indépendant de la Colombie.

 

En 1925, le gouvernement panaméen a voulu interdire aux Kunas la tenue traditionnelle... (Mais quand est-ce qu'on se sape, ou pas, comme on veut en fait ???), ce qui a provoqué une "petite" révolte... qui a abouti à une autonomie accordée au peuple Kuna, aujourd'hui encore valable !

 

En 2019, ils ont attaqué Nike pour copie illégale d'un motif kuna sur des baskets, dont la vente a finalement été annulée !

 

Ils sont couleur caramel, plutôt petits et souvent très beaux, donc, et promènent une vraie philosophie de vie... Aujourd'hui aussi.

 

 

 

Des regards, des miroirs et toujours Nike ! - 08 août 2023

 

Je n'aurais pas dû m'engager à vous partager mon regard sur les Kunas version 2023... Tenter le tableau, même esquissé, d'un peuple (tout comme le portrait d'une personne d'ailleurs) est forcément médire, mal dire. Mais mon passage sur leur territoire m'a touchée. Pourquoi ? Les fameux effets miroirs qui interrogent et souvent dérangent sans doute ? L'idée un peu romantique d'une résistance (presque) pacifique ? Mais j'ai promis en quelque sorte, alors je vous livre quelques images, sensations et réflexions, toujours modestement et en forme de mosaïque.

 

 

À peu près 70 îles sur les 370 de l'archipel sont habitées. Parfois, une seule paillote abrite une famille ; d'autres fois, ce sont de véritables villages, pour certains reliés par deux via un pont. Hormis quelques lanchas (barques de pêcheurs), aucun moteur ne trouble l'environnement sonore, la plupart se déplacent en cayuco (pirogue taillée d'une seule pièce).



Pas de route mais des chemins parfois très étroits et toujours très propres. L'essentiel des bâtiments est fait des bois des montagnes ou des mangroves, avec des toits de feuilles de palmes qui recouvrent un sol en terre battue. Ici et là un panneau solaire. (Il arrive que le seul bâtiment en dur soit l'église... une vraie réussite que cette entreprise mondiale... La monarchie catholique de l'époque de Christophe Colomb serait fière de son ouvrage !)



Les visiteurs sont le plus souvent des marins, ou alors des touristes venus de Panama City pour quelques jours via de petites structures, toujours tenues par des Kunas qui leur réservent certaines îles aménagées pour les héberger. Il peut y avoir une vraie misère et nous avons ressenti que le "niveau de vie" diffère d'une île à l'autre, pourtant, le plus souvent, une sorte de joie paisible se lit sur les visages.


Famille kuna venant à notre rencontre en cayuco dans les îles San Blas

Le plus troublant réside peut-être dans ce que leur accueil, leur façon d'être avec nous, raconte d'eux, et peut-être de nous.


Ivin, chez qui nous avons mangé des langoustes qu'il nous avait cuisinées, nous a dit dans un sourire et un peu comme une évidence que les bateaux qui étaient là aujourd'hui étaient les "mêmes" que ceux venus jadis aider à défendre leur liberté (pirates européens).


Autant dire des amis, parce que les navigateurs d'aujourd'hui sont souvent de mêmes nationalités... Ceci explique peut-être en partie cela. Ils sont quasi toujours avenants et réellement curieux à notre encontre.  



Leur intérêt sonne sincère et surtout ils semblent ne se sentir ni inférieurs ni supérieurs à nous. Ils ne paraissent pas nous envier, et on ne peut que se demander s'ils n'ont pas raison...


D'eux se dégage une confiance puisée dans leur histoire, leurs croyances, et aussi leurs connaissances de la nature pour se soigner et se nourrir. Il est difficile de ne pas penser que ce type de savoirs nous a été volé au fil des temps, à nous, et que cette conscience distordue qui nous reste nous fait sans doute aller droit dans le mur.


Pourtant, ils font, eux aussi, avec le monde actuel. Ils sont pour un certain nombre connectés à Internet, mais vivent ensemble (quand même) et parlent leur propre langue. Ils n'apprennent l'espagnol qu'à partir de leur 2e année d'école.


Leur SaĂŻla, sorte de griot, leur conte leur histoire, le respect de la nature et transmet leurs sciences.





Kuna revenant en cayuco avec des seaux d’eau douce puisée dans une rivière sur la côte continentale

Ils savent pêcher, vont chercher de l'eau douce dans des rios où surgissent des sources, cultivent au milieu de la jungle des bananiers qui poussent à l'ombre des cocotiers, à côté des cacaoyers et des manguiers, non loin de quelques cannes à sucre. Ils souriraient sûrement, mais sans cynisme je crois, de notre enthousiasme récent pour la permaculture !  

 

Ils font aussi avec la riche et lointaine capitale vers laquelle leur production part pour l'essentiel, et où leurs vieux vont sans doute finir leur vie, quand une partie des jeunes va y étudier. Pourtant, loin des buildings de la ville, on peut entendre, au soleil couchant des îles, l'énigmatique son d'un coquillage dans lequel on souffle.


 

Ils font également avec la présence de l'armée parce qu'ils sont sur la route du trafic de cocaïne colombienne et avec les chips et sodas nouveaux venus, dont les déchets agrandissent le bord de certaines îles. Du large d'autres plastiques dérivent depuis l'arc antillais et les rejoignent…


Ciel d’orage aux couleurs du coucher de soleil au-dessus d’une petite île des San Blas

Parler de leurs îles qui disparaîtront bientôt sous la montée des eaux et subissent déjà pour certaines de gros dégâts au moment des grandes marées, c'est avoir en réponse un sourire qui nous explique avec bienveillance que tout est mouvement, qu'avant ils vivaient dans les montagnes de Colombie, et qu'ils iront vivre ailleurs le moment venu.


Ça ne ressemble pas à de la résignation, plutôt à de l'acceptation teintée de confiance en eux, qui paraît une force incroyable. Il y aurait trop à dire et surtout à comprendre et respecter, tout ça interroge les notions d'identité, de cultures, de territoire, de référentiels, de ce qui sépare et de ce qui relie...

 

J'arrive en Colombie et j'apprends qu'ici aussi une communauté matri-linéaire est indépendante, a résisté aux Espagnols, parle toujours sa langue, poursuit ses savoir-faire ancestraux... Est-ce qu'on nous aurait caché, à l'école (et aux infos) que nombre d'humains ont su résister au pouvoir ?! Que certains - même chez nous peut-être - sauvegardent et inventent au présent, s'adaptent sans se nier, sont possiblement autant d'exemples qui peuvent inspirer notre avenir commun et sa bonne tête de dédale infernal, il faut bien le dire ? Tout ça est immensément complexe et passionnant. Le monde est grand et on peut aussi y puiser de quoi espérer sans doute.


Si, comme le croient les Kunas, nous avons plusieurs vies, il faudra que je me rappelle de renaître anthropologue (ou dauphin).



POST SCRIPTUM : Il n'empêche, pour l'histoire de Nike, ils auraient pu demander de l'argent et ils ne l'ont pas fait. Moi, je trouve ça classe !



Il veille sur Shazzan : la petite histoire en plus des capitaines


Nous ajouterons juste une rencontre à celles racontées par Violaine.


Une rencontre en pleine mer au Panama

Ce jour-là, alors que nous naviguions en direction des îles Cabezas, le vent et la mer s’étaient levés dans l'après-midi... Encore assez loin de notre destination, nous apercevons deux personnes en difficulté dans leur cayuco. L'une rame vigoureusement sans vraiment que le bateau avance et l'autre est complètement recroquevillée, voire prostrée, à l'arrière de la pirogue.


Comme la première île est encore assez loin, sans l'ombre d'une hésitation, nous affalons les voiles et nous nous rapprochons d'eux pour leur proposer notre aide. On sent un certain soulagement à l'écoute de notre offre et ils suggèrent de rester dans leur barque pendant que nous les remorquons. Cette solution ne nous paraît pas acceptable car, d'une part, nous la trouvons dangereuse (avec la vitesse et les mouvements du sillage, leur embarcation peut chavirer) et, d'autre part, nous pensons qu'ils ont besoin de se reposer en sécurité. Nous devons insister pour qu'ils acceptent de monter à bord en laissant leur cayuco à la traîne derrière Shazzan.



Une fois à bord, le plus âgé grelotte, alors nous sortons l'artillerie : vêtements chauds, café, petits gâteaux et là, ça va tout de suite mieux. Le père et le fils étaient à la pêche depuis le matin, et malgré les nombreuses plongées en apnée du papa, les prises se limitaient à une seule araignée de mer, araignée qu'ils nous offrent en remerciement (et pas question de refuser !). Nous discutons de leur vie, de la nôtre, et vient le moment des photos : les deux Kunas à la barre de Shazzan, selfies des deux équipages réunis.


Notre pêcheur était le Saïla

Arrivés à leur île après une petite heure de navigation (une heure à la vitesse de Shazzan et pas à celle d'un rameur fatigué luttant contre le vent !), ils nous indiquent où ancrer.


Ils nous demandent d'attendre Ă  bord : des enfants viendront nous chercher dans une demi-heure pour aller visiter le village.


Effectivement, les enfants arrivent tout sourire et nous partons au village avec notre annexe.Une fois débarqués, une nuée d'enfants nous accompagne et quand un jeune adolescent nous demande s'il peut utiliser notre annexe pour aller acheter du poisson pour sa famille sur l'île voisine, nous acceptons bien volontiers.


Saïla de Playón Chico et son épouse en tenue traditionnelle kuna, avec molas et winis

Un peu plus loin, nous retrouvons notre pêcheur transformé : posture altière, chapeau orné d'une plume, canne sculptée...


À côté, son épouse en costume traditionnel avec molas et wini, ces longs fils de petites perles colorées enroulés autour des bras et des jambes de façon à dessiner des motifs géométriques.


Ils ont fière allure et nous apprenons que notre pêcheur est le Saïla du village de Playón Chico, celui qui est chargé de transmettre les traditions et les valeurs du peuple kuna.



Nous partons avec lui faire le tour du village et, au vu des regards respectueux adressés à notre petite troupe, nous comprenons que c'est quelqu'un qui compte ici.


Tout dignitaire qu'il est, cela ne l'empĂŞche pas de commander un coca quand nous nous arrĂŞtons prendre un verre.

J'avais eu le sentiment pendant notre séjour aux San Blas que les Kunas se rapprochaient des étrangers pour commercer, mais que seules quelques parties du village étaient ouvertes aux touristes... Je vis donc cette promenade, pendant laquelle nous pouvons poser une multitude de questions, parler avec les villageois et découvrir un peu la vie des Kunas de l'intérieur, comme une grande chance.


Un protecteur pour Shazzan

Avant notre départ, l'épouse du Saïla insiste pour que nous lui achetions des molas car elle a besoin d'argent...

« Nuchu offert par le Saïla de Playón Chico pour protéger Shazzan, photographié à côté d'une grande carte à jouer représentant un lapin »
Yolo, protecteur de Shazzan, en compagnie de l'animal qu'on ne nomme pas Ă  bord...

Ensuite, le Saïla prend, au pied du poteau central de l'habitation, un petit baquet en bois où sont rangées des statuettes. Il nous explique que ce sont des nuchu, ces figurines auxquelles les Kunas attribuent un rôle protecteur. Il y en a un par membre de la famille, un pour le chat, un pour le chien, un pour la maison...


Il nous en offre un pour protéger Shazzan et son équipage.


Il est toujours Ă  bord et nous ne manquons pas de suivre les recommandations du SaĂŻla en lui donnant des offrandes.


Rassurez-vous, il s'agit de lui proposer des repas imaginaires en espagnol : "Yolo, desayuno", "Yolo, almuerzo"...




Pourquoi Yolo ? Plusieurs Kunas rencontrés sur des îles différentes nous avaient expliqué que les nele, leurs chamans, portaient tous ce prénom et qu'on les reconnaissait à la petite amulette qu'ils portent autour du cou dès leur naissance. C'est donc ainsi que nous avons baptisé notre protecteur.

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© 2021 Voilier Shazzan

Crédit photo : Equipage Shazzan, Machin Truc, Violaine Parcot,

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