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🇨🇴 Colombie #7 : Les colibris de la Comuna 13 de Medellín

voiliershazzan
17 nov. 2023
9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 3 jours

Nos colibris de Medellín s'appellent John-Alexander, María ou encore Thomas... Ils ont touché nos cœurs avec leurs œuvres ou leurs actions.

Tous les trois avec des approches pourtant différentes, ont éveillé notre envie de comprendre le passé douloureux et la résilience de cette ville. Ils nous ont parfois bouleversés au point de changer nos plans pour leur donner un coup de main ! Et là, je pense à toi Thomas, toi qui t'es lancé dans un projet à la fois dingue et magnifique !


Fresque représentant un colibri dans la Comuna 13 à Medellín
Une fresque peinte à San Javier (Comuna13-Medellin)

Mais connaissez-vous la légende des colibris ?


Une légende amérindienne

Il était une fois un colibri qui vivait heureux dans une immense forêt avec tout un tas d'animaux beaucoup plus balèzes que lui... Mais un jour, il y eut un immense incendie et tous les animaux prirent la poudre d'escampette pour échapper aux flammes. Quelle ne fut pas la surprise du tatou quand il croisa le colibri qui volait à contre-sens de tous les animaux effrayés ? "Mais que fais-tu Colibri ? Tu n'es pas fou ? Sauve-toi !" Le colibri lui répondit simplement "Je fais juste ma part !" et il continua sa noria emportant à chaque fois une seule petite goutte d'eau dans son bec pour combattre le feu !


À chacun sa goutte d'eau

Oui, les colibris n’emmènent qu'une goutte d'eau, quelques pots de couleurs, un break acrobatique, un mouchoir blanc ou leurs économies pour un projet fou... Leur action peut paraître dérisoire mais à Medellín comme dans la forêt en feu, ils contribuent à changer le monde, à le rendre plus beau, à nous redonner foi et espoir dans l'humanité !


Vue sur Medellín et la Comuna 13 depuis l’Hostal del Cielo
Vue sur la Comuna13 depuis l'Hostal del Cielo créé par Thomas

Mais tous nos colibris ont une particularité, ils vivent à la Comuna13 (prononcé trécé), un quartier de Medellín autrefois consumé par la violence et le feu des armes... Alors pour mesurer l'importance de chacune des gouttes d'eau qui font petit à petit refleurir ce quartier, je vais vous parler d'eux bien sûr mais aussi de l'histoire de ce barrio et de ce pays...


Note : Pour ceux, qui veulent en savoir un peu plus sur l'histoire, vous trouverez plus d'infos en fin d'article. (Cliquer ici)

Une goutte d'eau en forme de pinceau

John Alexander Serna, le premier colibri dont je voudrais vous parler, est un artiste de street-art plus connu sous le nom de Chota13... 13 comme la Comuna13 où il réside et peint ! Ce quartier, vous en ignorez probablement le nom, pourtant il a fait la une de la presse internationale en 2002.


De la violence et l'horreur...

Pour comprendre ce qui s'est passé ici, il me faut vous donner quelques repères... La Colombie a vécu pendant des années un conflit armé des plus meurtriers sur fond de désaccord pour le partage des richesses et de la terre.


D'un côté, de grands propriétaires terriens qui emploient des paramilitaires pour protéger leurs biens avec le soutien ou la complicité de certains secteurs de la police et de l'armée, sur fond de corruption et de collusion avec une partie du pouvoir politique... de l'autre, des groupes armés d'obédience communiste qui réclament par la violence une répartition plus juste des richesses et notamment de la terre !


Si vous rajoutez une ingérence des États-Unis qui agissent non pas pour le bien des colombiens mais dans leur propre intérêt, que vous saupoudrez le tout d'un peu de cocaïne comme pourvoyeur d'argent frais pour les uns et les autres, que vous pimentez l'affaire de quelques kidnappings et extorsions diverses, vous obtenez un cocktail détonnant avec des milliers de morts et de déplacés...


Forces en présence dans le conflit armé colombien
Les forces en présence dans le conflit armé colombien


La Comuna13 est née de cette histoire dramatique, ce quartier de Medellín ayant attiré des milliers de personnes fuyant le conflit ! Mais malheureusement, la position géographique de ce bidonville s'est avérée stratégique pour tous les groupes armés et autres criminels : tous voulaient en prendre le contrôle. Situé telle une porte ouvrant vers l'Urabá, à l'ouest du pays, et donc vers la mer des Caraïbes, il était l'endroit idéal pour devenir une plaque tournante du narcotrafic. Totalement abandonné par l'état, le quartier est devenu l'une des zones les plus dangereuses du monde. En proie à des bandes rivales, les habitants vivaient dans la terreur essayant de se tenir éloignés des frontières invisibles qui définissaient les territoires des gangs rivaux !


... à la résilience et la couleur

Street art dans la Comuna 13 à Medellín
L'éléphant, symbole de force et de mémoire, rappelle de ne jamais oublier la violence subie



Aujourd'hui, le quartier est pacifié et San Javier, l'un des secteurs de la Comuna13, accueille chaque jour une multitude de touristes.



Les guides qui pilotent les voyageurs sont le plus souvent des habitants du barrio et tous sont fiers de faire découvrir les dizaines d’œuvres de street-art qui racontent leur histoire et leur résilience, leurs luttes et leurs rêves...







Chota13 est l'un des plus connus d'entre eux, car nombreuses sont les œuvres qu'il a peintes sur les murs de San Javier.



J'aurais pu citer beaucoup d'autres artistes, des danseurs de hip-hop, des rappeurs... car l'art s'avère, ici comme ailleurs, l'un des moyens de survivre et parfois dépasser les traumatismes que ce soit à titre individuel ou collectif.



Rue animée de la Comuna 13 à Medellín
Une rue de San Javier... en pente comme toutes les autres !

Si chacune de ces fresques est un message d'espoir pour les habitants, elle dynamise aussi l'économie du quartier.


Le graffiti-tour qui propose aux touristes d'admirer et de décrypter ces peintures murales permet à des centaines de familles de vivre des revenus de petits commerces : boutiques de souvenirs, de tee-shirts, restaurants...


L'argent récolté permet aussi de conduire des actions auprès des jeunes, pour les éloigner autant que possible de la violence et des trafics.



La métamorphose de la Comuna 13

Comment cette transformation s'est-elle propagée ? Est-ce que ce sont les jeunes du quartier qui ont attrapé toujours plus de bombes de peinture pour exprimer l'indicible et les drames vécus ? Est-ce que c'est la municipalité qui a impulsé cette créativité en fournissant le matériel ?


Escaliers mécaniques de la Comuna 13 à Medellín
Les Escaleras de San Javier (Photo Thomas Zech)

Quoi qu'il en soit, les couleurs ont commencé à recouvrir les impacts de balle et la ville a décidé d'investir dans le quartier, pour rembourser ce que Sergio Fajardo, maire de 2004 à 2007, a nommé la "dette historique" de la ville envers les habitants de la Comuna13.


De nombreux projets ont été conduits à partir de cette période par les municipalités successives :

  • Amélioration des services publics (écoles, électricité, gestion des ordures ménagères...)

  • Désenclavement du quartier avec la création d'un téléphérique et des fameux Escaleras, ces escaliers mécaniques qui permettent à tous d'escalader plus facilement la colline de San Javier !


Ne croyez-pas que tout soit réglé dans le quartier, des bandes sévissent encore et je ne suis pas certaine qu'il serait recommandable pour un touriste étranger de s'y balader la nuit... j'ai même entendu dire que certains rappeurs un peu trop prolixes l'auraient payé de leur vie !


Mais quoi qu'il en soit, la plupart des habitants bénéficient de ces transformations et ils sont fiers de montrer qu'ici l'art embellit la vie dans tous les sens du terme.


Une goutte d'eau en forme de mouchoir blanc

Maintenant, je vais vous parler de María del Socorro Mosquera, une femme qui a fait montre d'un courage inouï lors de l'opération Mariscal.


Mariscal et Orion : des opérations de "nettoyage" hors de contrôle

À la Comuna13, la violence a atteint son paroxysme en 2002 lorsque les autorités ont envoyé l'armée et les forces de police pour de vastes opérations de "nettoyage" ; les plus dramatiques de ces opérations furent celles baptisées Mariscal et Orión.


Le terrain de foot est devenu un lieu d’exécutions sommaires...

... et la décharge située un peu plus loin sur la colline, un véritable charnier !



Officiellement encadrées par le parquet, ces interventions se sont avérées totalement hors de contrôle. Notre guide nous a raconté que certains n'hésitaient pas à mettre un foulard autour du cou des personnes assassinées, même des enfants, pour les faire passer pour des combattants et gonfler leurs "résultats" afin d'empocher davantage de primes. La motivation par l'argent et les breloques est souvent un appât suffisant pour mettre les droits de l'homme sous le tapis !


Fresque colorée représentant un visage de femme dans la Comuna 13 à Medellín
Sur l'un des dés peints sur cette fresque, la date de l'opération Orion (16/10/2002)... sur l'autre C13 pour Comuna13 !

Un mouchoir blanc contre la barbarie

Mais lors de l'opération Mariscal, le 21 mai 2002, une femme, María del Socorro Mosquera, a décidé de brandir le mouchoir blanc qu'elle portait toujours sur elle puis elle s'est mise à crier “Cese al fuego, no disparen más, queremos vivir” (Cessez le feu, ne tirez plus, nous voulons vivre).


Son courage s'est répandu comme une traînée de poudre magique et de nombreux habitants l'ont rejointe en brandissant derrière elle des chiffons, des draps, des tee-shirts. Le cortège paré de blanc partit réclamer le cessez-le-feu dans les rues escarpées du quartier... À un moment, Maria a dû se jeter par terre pour éviter des salves de tirs et tout le monde s'est précipité comme elle vers le sol mais tous se sont relevés et tous ont repris leur marche.


Un peu plus tard, Maria a crié " "Qu'est-ce que vous faites ?" et contre toute attente, les hommes en armes lui ont répondu et ont cessé le feu. Au milieu des pleurs, tout le monde a commencé à crier le nom de Maria "Socorro, Socorro", mais celle-ci a répondu "Non, ne dites pas Socorro, mais dites les femmes, car sans la voix des femmes, la vérité n'est pas complète !".




Une goutte d'eau en forme d'hostal

Laissez-moi maintenant vous parler de Thomas, ou plutôt devrais-je dire de Monsieur Thomas Quintreau-Musci, car c'est un grand Monsieur que ce jeune homme !


La vie est une petite maline facétieuse

A priori, rien ne prédestinait Thomas à abandonner son job dans la région grenobloise. Formé dans une grande école de Management, il détenait un savoir-faire reconnu pour lever des fonds pour des start-up tout en se sentant en cohérence avec ses valeurs puisque ses clients étaient engagés dans l'innovation scientifique au profit de l'environnement... On peut facilement imaginer à ce niveau de compétences et de formation que son salaire était confortable.


Mais la vie est une petite maline facétieuse et lors d'un voyage de Thomas en Colombie, elle a décidé de placer sur son chemin une maman solo de la Comuna13 qui lui a dit être gravement malade. Thomas s'est demandé comment il pouvait l'aider sur le long terme en trouvant un projet qui lui permettrait de concilier vie de famille, soins à l'hôpital et rentrée d'argent régulière ?


Rue de la Comuna 13 à Medellín près de l’Hostal del Cielo
Des chambres d'hôtes ici ? Vraiment ?

En homme habitué à concevoir des business-plans, il a trouvé la bonne idée : créer des chambres d'hôtes puis mobiliser réseaux sociaux et acteurs du tourisme pour y attirer les voyageurs en recherche d'authenticité.



L'océan n'est-il pas fait de milliers de gouttes d'eau ?

Comment ? Une bonne idée avec des chambres d'hôtes dans un quartier tristement connu pour son passé de violence dans une ville tout aussi célèbre pour ses histoires de conflit armé, trafic de drogue et kidnappings en tout genre ! Je vous l'avais dit, ce garçon est fou... mais comme il est aussi intelligent et persévérant, son projet s'est concrétisé avec Call Me Mami !



Peu importe, si la dame qui avait déclenché le projet n'était en fin de compte pas digne de confiance !


Peu importe si toutes les économies de son PEL y sont passées !


Peu importe, s'il faut composer avec des chefs de clans dont l'influence et les règles sont encore très présentes dans le quartier !


Peu importe !


Le résultat vaut tous les doutes qu'il a fallu surmonter, l'énergie qu'il faut déployer chaque jour et tout le travail à fournir au quotidien :

Cours de dessin à Call Me Mami dans la Comuna 13 à Medellín
A Call Me Mami, vous pouvez prendre des cours de dessins, de cuisine, de danse...
  • Des familles peuvent vivre dans la dignité dans un habitat rénové...

  • Des jeunes reprennent confiance en dispensant des cours qui valorisent leurs talents...

  • Des mamans retrouvent le sourire en cuisinant pour leurs invités...

  • Et des enfants vont partir pour la première fois voir la mer !


Bien sûr, à l’échelle d'un pays, d'une ville, d'un quartier de 175 000 habitants, ce n'est qu'une infime goutte d'eau mais les océans ne sont-ils pas fait d'une multitude de gouttes d'eau ?


Changement de programme pour les Shazzans !


Dominique participe aux travaux de l’Hostal del Cielo à Medellín
Dominique donne un coup de main à l'Hostal

Lors de notre séjour à Medellín, nous avions prévu d'aller visiter la ville et ses alentours mais il nous a semblé qu'il y avait des choses plus importantes et urgentes à faire comme de la peinture ou du nettoyage de fin de chantier à l'Hostal del Cielo... la toute nouvelle auberge de jeunesse que Thomas allait ouvrir à la Comuna13 pour aider toujours et toujours plus ses habitants !



Christine, Dominique et Thomas à l’Hostal del Cielo avec Medellín illuminée en arrière-plan

Alors nous n'avons pas vu Guatapé ou la place Botero mais nous avons suivi cette petite maline facétieuse qu'est la vie...



Et nous en sommes ravis !



Le site de Call Me Mami : https://www.callmemamihostal.com/


Le site de l'hostal del cielo: https://www.hostaldelcielo.com/




Et Pablo Escobar, me direz-vous ?

Parlant de Medellín, vous ne comprendriez pas que je n'évoque pas Pablo Escobar ! C'est encore aujourd'hui, une figure qui divise les Colombiens et les habitants de Medellín !


Pour certains, il est le démon dont le nom transparaît dans les larmes de tant de familles endeuillées... Pour d'autres, il reste l'ange qui a construit des maisons pour les plus pauvres !


Une chose est certaine, c'est que nous n'avons vu que peu de portraits de lui à la Comuna13 sauf sur les tee-shirts vendus aux touristes !



Alors, la Colombie, Christine ?

Je n'ai pas trop envie de méditer sur les mains tachées de sang, de m’appesantir sur les narcotrafiquants qui sévissent sur la côte pacifique ni me désespérer de la corruption qui gangrène sans doute encore beaucoup de politiciens colombiens...


Je préfère m'inspirer de la sagesse ancestrale de nos grands frères Kogis, eux qui tentent de nous transmettre leurs savoirs millénaires avec la volonté de protéger l'harmonie de Terre-Mère et l'équilibre de toute chose !


Je préfère puiser mes ressources dans la puissance et la beauté de la nature amazonienne, une nature à laquelle je me suis sentie appartenir, au même titre que n'importe quel animal, au même titre que n'importe quel végétal, minéral ou... goutte d'eau !


Je préfère me nourrir de la résilience de ce pays, un pays fier de son métissage, un pays dont l’énergie bouillonnante est tournée vers l'avenir...


C'est l'un des rares pays où je me suis dit : "Je pourrais vivre ici ! "


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© 2021 Voilier Shazzan

Crédit photo : Equipage Shazzan, Machin Truc, Violaine Parcot,

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